Edito Sept 2015

Peu après l’élection d’un nouveau gouvernement en Grèce en janvier dernier, Jean-Claude Juncker, président non élu de la commission européenne, déclarait : « II ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens ».
Que Monsieur Juncker ait à l’occasion d’une interview au Figaro abruptement « vendu la mèche », ou qu’il ait parfaitement mesuré la portée de ses propos importe peu ; la sentence qu’il énonce, lourde de conséquences, témoigne clairement de notre entrée dans une ère politique nouvelle.
À présent les instances dirigeantes européennes sont à ce point assurées de leur maîtrise de la situation qu’elles n’éprouvent plus la nécessité de masquer le caractère anti-démocratique de leur fonctionnement et de leurs exigences.
Confiantes en leurs forces, elles n’ont pas non plus besoin de police ou d’armée pour contraindre les peuples et les états potentiellement dissidents : la Banque Centrale Européenne s’en charge*.
En Grèce, elle a commencé à « assécher » les banques dès le mois de février…
En France, le recours répété à l’article 49-3 pour imposer (contre le parlement) la remise en question du code du travail, n’est pas autre chose que l’expression française de l’autorité des édiles de Bruxelles ; dans cette même interview de janvier, Monsieur Juncker ne cachait rien des exigences européennes (qui sont celles du « marché ») :
« La France doit soigneusement examiner la faiblesse de son droit du travail », « nous voudrions voir la France renforcer ses réformes en nombre comme en intensité ». Ce que les dites « réformes » signifient d’austérité, c’est-à-dire d’affaiblissement de notre économie et ce qu’elles représentent de perte de droits sociaux, de fragilisation de l’intervention publique, dans le domaine de l’art et la culture notamment, n’est plus à démontrer. Car la France avec ses 53% de PIB consacrés aux services publics, ses systèmes de sécurité sociale et de retraite par répartition, fait figure d’hérétique au sein de cette Europe là.
L’ironie du sort veut qu’aujourd’hui le premier pays mis au ban de la « Communauté Européenne » soit précisément celui qui inventa la démocratie –mais aussi la philosophie et le théâtre serait-on tenté d’ajouter, tant ce qui fait civilisation et concourt à la grandeur de l’humanité semble étranger aux « Fantômes en costumes »** qui nous gouvernent.
La France, pays des Lumières et des Droits de l’Homme devra elle aussi continuer à se soumettre, et toujours d’avantage. À moins que son peuple, qui refusa les traités, ne se rappelle à son histoire et ne se décide enfin à sortir de la torpeur « apolitique » dans laquelle il parait se complaire. Nul doute que le peuple grec, notamment, lui en serait reconnaissant.
RÉGIS HEBETTE

* Organe indépendant, la BCE échappe à tout contrôle démocratique et n’a pas non plus de comptes à rendre aux états.-Son pouvoir et son « indépendance » sont inscrits noir sur blanc au sein même des traités.
** voir le beau texte de Dimitris Alexakis (animateur d’un lieu de création artistique à Athènes) : Des fantômes :
http://blogs.mediapart.fr/blog/dimitris-alexakis/270715/des-fantomes